À 94 ans, Colette ne mange pas de grosses portions. Ce n’est pas qu’elle se prive, bien au contraire, mais à cet âge on est vite rassasié. Même chose pour Madeleine, âgée de 95 ans, Paula, 91 ans ou Cécile, 100 ans et sept mois. Elles aussi mettent le restant au frigo pour mieux piger dedans le lendemain.

C’était un lundi, un peu avant midi. Ces charmantes dames ont ouvert la porte à un tout aussi sympathique bénévole venu leur remettre un repas encore tout chaud. Au menu: du flan au thon avec sauce aux champignons, une recette facile et rapide à concocter. Saupoudré de bienveillance, ça goûte le revenez-y.

L’idée de faire une tournée avec la Popote roulante me vient d’un contenant en aluminium débordant de saveurs qui a été déposé sur mon bureau, dans la salle de rédaction du Nouvelliste. J’ai raté de quelques minutes cette livraison expresse, mais il y avait ce mot attaché au lunch que je n’attendais pas: « Vous dégusterez un plat cuisiné maison, à la façon des bénévoles, pour les bénéficiaires du service! »

Je ne sais pas si c’est parce que ma mère a donné, jadis, de son temps à cet organisme quasi quinquagénaire, mais ce poulet au parmesan mijoté lentement m’a sincèrement réchauffé le cœur. J’ai tout mangé, même les légumes. Pas de reste.

La popote roulante, c’est de la cuisine réconfort à petit prix pour des gens en perte d’autonomie, malades, handicapés, mais d’abord et avant tout âgés, voire très âgés si je me fie à la moyenne d’âge des personnes croisées l’autre jour dans leur cadrage de porte.

Pour 4 $, un plat leur est livré à domicile par un «baladeur» tout sourire comme Bernard Pellerin, bénévole responsable de l’unité Rayon de soleil que j’ai visitée avant de mitonner cette chronique à la bonne franquette.

On m’avait donné rendez-vous au sous-sol de l’église Saint-Sacrement, à Trois-Rivières. C’est ici que j’ai fait connaissance avec Lise Goyette, Hélène Dussault et Jocelyne Boutet qui, tablier à la taille et filet sur la tête, étaient à mettre la dernière touche au mets du jour.

« Il y a du bonheur et de l’amour là-dedans! », ont souligné les dames qui, une fois par deux semaines, cuisinent vingt-quatre repas pour autant de personnes qu’elles n’ont jamais rencontrées.

Ces retraités ne se connaissaient pas non plus avant de se tourner vers la popote roulante pour répondre au besoin de faire du bien autour de soi sans rien demander en échange. Elles font équipe depuis cinq ans et à les voir faire deux ou trois choses en même temps, ces femmes prennent un réel plaisir à se raconter leur vie entre deux pincées de sel.

À Trois-Rivières, le Centre d’action bénévole Laviolette réunit cinq unités comme le Rayon de soleil. Au cours de la dernière année, quelque 287 bénévoles ont passé 7425 heures devant les fourneaux pour permettre à 498 bénéficiaires de bien manger. Tant qu’à être dans les statistiques, ce sont 8340 repas chauds, 19 675 plats congelés et 630 dîners réfrigérés qui ont été livrés.

C’est beaucoup, mais ça pourrait être plus encore. Le nombre de personnes âgées est en croissance constante sur le territoire. Les bénévoles vieillissent aussi. La relève est toujours la bienvenue pour répondre à une clientèle qui augmente d’année en année.

« Nul besoin d’expérience! Votre sourire et votre soutien seront davantage utiles », assure-t-on du côté de l’organisme qui a besoin de cuisiniers, mais aussi de chauffeurs et baladeurs, d’acheteurs et de chefs d’équipes comme Bernard Pellerin avec qui je suis partie en tournée.

«La popote, ça me libère un peu. J’adore ça!»

Jean-Marie Alarie est le fils, mais aussi l’aidant naturel de Madeleine Panneton, 95 ans. Deux fois par semaine, un bénévole comme M. Pellerin se présente à leur porte avec les petits plats encore fumants.

Le temps de saluer la vieille dame en train de se bercer doucement et d’échanger quelques politesses avec son garçon que nous sommes en direction de la maison de Cécile Pépin-Descôteaux. Cette centenaire vit également avec son fils qui a cru bon de faire appel à la Popote roulante à raison, lui aussi, de deux fois par semaine. L’homme peut s’occuper de sa mère sans être obligé d’avoir la tête dans les chaudrons.

« Ça manque peut-être d’un peu de sel, mais ça a du goût!», assure Claude Descôteaux avant de retourner auprès de celle qui, sans lever les yeux des mots croisés de son journal, ajoute simplement: «C’est pas compliqué, du sel, on a juste à en ajouter nous-mêmes. »

Difficile de l’obstiner. Elle a 100 ans et sept mois après tout. Même chose pour Colette Lacoursière qui, à 94 ans, nous accueille d’un retentissant « J’arrive! » dès qu’on sonne à sa porte.

« J’aime ça quand c’est lui. Il me fait rire! »

Le rire timide, le baladeur avait raison. Elle est toujours de belle humeur la dame, coquette aussi, et sa recette n’est pas un secret.

« Les régimes, ça m’ennuie. Je mange santé! », révèle Colette avant d’humer ce qu’on a cuisiné pour elle avec bonté.